Le grand saut des coeurs

Le chat de French Leather
et le cheval d’Irish Leather,
bondissant à Saint-Germain-des-Prés.

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Me voici dehors. Je me suis sauvé. J’ai quitté ma maison, ou plutôt celle de ma maîtresse, pour donner mon corps à la rue. J’en ai longtemps rêvé. Un battement de cœur en dérive sous le soleil. Des heures perdues à me faufiler sous le drap doux des ombres. Passer d’une rue à l’autre, sauter d’un toit à l’autre, au gré de mes vœux, sans laisser dans la détresse quelqu’un qui m’attend dans une maison où l’on voudrait m’enfermer. J’ai toujours rêvé de partir, avoir mes quartiers libres entre les jambes de la ville. Pour mieux revenir, retourner à ses pieds, m’accrocher à sa robe, m’enrouler dans le secret de sa douceur et m’enivrer de ses effluves. De toute façon, mon souffle se souviendra de son parfum, je reviendrai...

Ce soir, j’ai sauté le pas. Me voici dehors.

Premier tour dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, une aventure m’embarque tout de suite. En marchant comme ça dans mon manteau de nonchalance, quelque chose me surprend. Une grosse blessure blanche dans la nuit. Un cheval. L’éclat de ses poils blancs tranche la nuit comme une grande flaque d’étoiles saturées de lumière. Nos regards se croisent. Dans ses yeux quelque chose me retourne le sang, me trouble : un mélange de tendresse, de calme dominant et de méfiance à la fois. Dans la hâte, je grimpe sur le premier lampadaire venu. Lui me suit des yeux, toujours avec la même intensité. J’entends la cadence appuyée de son souffle, comme s’il me reniflait pour décrypter mes pensées. Je vois dans son attitude une invitation. Alors je saute sur son dos.

D’abord, il essaie de m’atteindre avec sa queue, ce bouquet magique qu’il tourne trois fois avant de le lancer vers moi. Je suis bien trop malin. Je fais un, deux pas pour l’éviter. Il tourne la tête et tente de me saisir avec sa bouche, je voltige à nouveau, pour retomber encore sur son dos. Alors, il se met à galoper. Il n’a pas peur de moi, c’est sûr. Il dévale les rues avec une vitesse incroyable, ce qui m’amuse un peu. Je suis comme sur un trône, mais dont la charpente est fragile. Nulle crainte pourtant ne me gagne. Je m’accroche encore plus fort à son corps de géant, tandis que le vent chahute mes poils... Il s’arrête brusquement. Son souffle est maintenant comme un orage, et son corps libère un parfum qui me révèle un monde lointain, chargé d’une puis- sance rare. Je descends de son dos et me met à ses pieds. Son odeur m’enivre.

— D’où viens-tu, frère cheval ?

— Je suis chez moi, mon petit chat, me répond-il. À moi la ville, à moi la lumière. Le brasier de Paris m’enlace, je me sens vivre. J’aime le courant de ce feu dans mes veines. Paris m’élève. Rien de plus envoûtant que l’odeur de sa nuit qui fait briller mes rêves.

— Justement, tu me fais rêver... À tes côtés je sens la ville vivante, je respire autrement. Où vas-tu ? Veux-tu bien m’emmener ?

Le grand saut des coeurs